Gaëtan de Courrèges chante et enregistre depuis une trentaine d'années.
Il anime un atelier vocal où divers chanteurs et acteurs, professionnels et amateurs,
viennent se perfectionner.

Les quelques réflexions qui vont suivre n'ont rien d'exhaustif. Jo Akepsimas, à qui je les ai fait lire, les a qualifiées de promenade dans l'univers vocal, et cela convient bien. Elles se basent sur des années de travail personnel ou avec mes élèves.
Nous parlons comme Monsieur Jourdain faisait de la prose. Tant mieux. Et puis un jour, à l'occasion d'une fatigue vocale soudaine ou d'un travail plus approfondi sur la parole ou le chant, nous sommes confrontés à des questions toutes simples: «Comment ma voix fonctionne-t-elle? Comment l'utiliser au mieux?» Et nous voici alors explorant le mystère de la voix, de sa singularité, de sa puissance, de ses résonances affectives.
La première découverte, la plus importante sans doute, est que l'acte phonatoire (ne vous tracassez pas: si j'emploie ici des mots compliqués, c'est pour faire sérieux dans une revue sérieuse! Mais ça veut tout simplement dire «l'acte de parler et de chanter») l'acte phonatoire, donc, met en cause les muscles du corps. Une activité sportive, je dirais. Bien sûr, les facultés intellectuelles ne sont pas étrangères (je le souhaite en tout cas!) au contenu du langage: les anges se parlent peut-être même directement d'esprit à esprit... Mais nous autres, hommes et femmes, sommes pour l'instant condamnés à communiquer grâce à notre corps. On peut s'en plaindre mais aussi s'en réjouir...
D'où les cinq étapes, qui intéressent chacune une zone du corps:

DessinVoix1

1 - La respiration

2 - La colonne d'air

3 - Le larynx

4 - Les résonateurs

5 - La balistique

 

Illustrations de Jean-François Kieffer
pour "Signes-Musiques"

Un atelier... fait pour vous Méthode ... Articles :

1. AU COMMENCEMENT ÉTAIT LE SOUFFLE

Comme dans la Bible.

Il n'y a pas de parole, pas de chant, pas de vie humaine sans cette ventilation de l'être. Ça va de soi, et pourtant je suis étonné du travail à entreprendre, même avec des artistes de métier, pour s'approprier corporellement cette exigence.
Si je respire mesquin, je chante mesquin, si je respire large, je chante généreusement.

Respirer par tous les pores de la peau
On me demande souvent: «Faut-il respirer par le nez ou par la bouche?» Et je réponds: «Par tous les pores de la peau». Est-ce vraiment une pirouette?
Tout se passe comme si le petit d'homme qui, au sortir du ventre, respire naturellement par l'abdomen et par le corps tout entier, restreignait cette capacité à la poitrine seule, au fur et à mesure de sa croissance. Surtout, paraît-il, dans nos cultures à prétentions cérébrales. Est-ce une façon de remonter le centre de gravité vital au plus près des facultés dites «plus nobles»? Est-ce parce qu'on nous apprend à l'école que nous respirons par les poumons, et que n'importe quelle planche anatomique nous les montre perchés tout en haut? Est-ce par visée esthétique? Toujours est-il que nous payons cher, en terme de pose de voix, cette fuite vers le haut.
DessinVoix2Tout me porte à croire, au contraire, qu'il en va de l'homme communicant comme d'un arbre: un solide enracinement dans le sol des origines, une respiration par le tronc, les branches et les feuilles, une élévation paisible, une propension à devenir forêt... Le vent fait le reste.
Bien sûr, l'air emplit les poumons. Encore faut-il donner à ceux-ci la place de s'épanouir. C'est ce que nous appelons d'une manière quelque peu abrupte «respirer par le ventre». Louis-Jacques Rondeleux («Trouver sa voix», éditions du Seuil1977, page 18) rassure les sceptiques: «Si je parlais un langage objectif et scientifique, je devrais dire: ‘Vous lâchez les muscles de l'abdomen, les masses viscérales contenues dans le ventre s'élargissent et descendent, permettant à votre diaphragme de descendre (de 10 à 20 cm en son centre) et à vos poumons d'être tirés vers le bas, créant ainsi dans les bases pulmonaires une zone de basse pression qui va appeler l'air de l'atmosphère et le faire entrer dans les poumons.' Mais, dans le travail respiratoire et vocal, l'important est le langage de nos sensations...» Bon. Aujourd'hui, chanteurs et sportifs de haut niveau savent qu'il faut «respirer par le ventre».
L'image du «Sac de blé» me semble éclairante. Je dessine un sac plein de blé et je demande à mes élèves: ”Où le blé appuie-t-il? Ils répondent aussitôt: «Sur le fond du sac»; puis, devant mon air insatisfait: «... et sur toute la périphérie». Ainsi l'appui de la parole et du chant suppose cette ouverture de l'abdomen, au plus bas, mais aussi de toute la ceinture, et jusque dans le dos. Quelqu'un me disait récemment que la respiration dorsale est même une technique enseignée aux nageurs olympiques.

Inspirer - expirer : recevoir et donner
Lorsqu'on invite un acteur ou un chanteur débutant à respirer profondément, il a tendance à emmagasiner d'un coup une quantité d'air disproportionnée, ce qui aboutit à l'effet inverse de celui escompté: le trop-plein bloque la clavicule et la raideur s'installe.
N'est-il pas plus gratifiant (et efficace!) d'entrer dans la dynamique de la réception et du don?
Je m'explique: Nous ne pouvons être en activité permanente. Les périodes dynamiques doivent s'équilibrer avec les périodes de détente, dans notre expression comme dans notre vie. La fatigue, vocale ou autre, les crampes et les chutes d'énergie viennent nous rappeler cette loi de nature. Nos journées sont ainsi rythmées, conjointement avec les pulsations cardiaques, par les pleins et déliés de notre respiration. Or, plus ou moins consciemment, nous attribuons à la phase d'inspiration le versant actif (je prends l'air, je pompe l'air...), et à la phase d'expiration le versant passif (je laisse sortir l'air vicié, je le recrache...). Ne nous étonnons plus, dès lors, que la voix ne porte pas et que nous chantions comme on expectore.
Techniquement, philosophiquement et même théologiquement, il m'apparaît qu'il faut penser l'inverse. Et cette inversion peut devenir une ascèse, une hygiène de vie. L'éponge que l'on trempe dans l'eau ne fait aucun effort pour s'en gorger. A l'inverse, la pression de ma main autour d'elle lui fait donner son jus. Êtres vivants, nous sommes plongés dans l'air, notre élément. Cet air n'appartient à personne en propre et nous n'avons donc pas à l'accaparer. C'est cadeau. Le mot Inspiration lui-même, qui s'applique à de multiples activités humaines, artistiques et bibliques entre autres, renvoie à cette gratuité du don, du talent reçu. A l'inverse, la communication parlée ou chantante, vise à la transmission, à la transformation de l'air reçu en parole donnée, en musique-cadeau. Le temps d'inspirer est un temps de vacances, le temps de parler ou de chanter est un temps dynamique.

Une respiration circulaire
Le travail de la voix nous conduit souvent à de tels changements de mentalité. Prenons à nouveau les deux versants de l'activité respiratoire. Nous les concevons trop souvent comme séparés, voire antinomiques. Un temps pour respirer, un temps pour souffler. Et entre les deux, un blocage: la glotte se ferme comme pour emprisonner l'air, puis s'ouvre d'un coup pour qu'il s'échappe. Et, de fait, il s'échappe violemment, ce qui donne, entre autres, les démarrages percutants et sans aucune finesse de certaines voix. Avec, en prime, le morcellement de nos journées en petites tranches saccadées. Le binaire est un langage qui va bien aux ordinateurs, pas aux humains.
La cohérence peut se faire, j'en témoigne. L'image de la roue qui tourne, celle du flux et du reflux de la marée nous ouvrent à une sérénité accrue du souffle, du chant, et peut-être du quotidien. Je reçois l'air, puis, larynx ouvert et détendu, je bascule progressivement vers le versant du souffle, crescendo, pour revenir au point de départ, après une apnée paisible. Un geste circulaire de la main dans l'espace favorise grandement l'exercice. Les notes chantées ainsi produites gagnent en précision et en subtilité, loin des coups de boutoir et du portamento hideux.

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2. LE CHANTEUR EST UN HOMME DEBOUT. L'ORATEUR AUSSI

L'air ne passe pas miraculeusement de la masse respiratoire aux cordes vocales. Il faut le conduire. Je dessine souvent, au-dessus du ballon qui se gonfle et se dégonfle, un tuyau droit et vertical. Dans notre jargon, nous l'appelons la colonne d'air. Cette colonne peut être sinueuse, brisée, étriquée, bétonnée; mais aussi: large et sereinement stable, en fonction de la stature du corps tout entier.

Bien planté
A regarder la posture de celui qui lit ou qui chante en public, un sourd lui-même (pardon: un malentendant) imaginerait la pose de voix correspondante: faiblarde pour un corps avachi, crispée pour un corps raide, fractionnée pour un corps aux bras croisés, généreuse pour un corps souple et bien planté.
C'est pourquoi nos exercices se font le plus souvent pieds nus et parallèles, écartés juste ce qu'il faut pour correspondre au polygone de sustentation des hanches. Et c'est pourquoi nous travaillons longuement la souplesse des lombaires et des dorsales.DessinVoix2a
Certains rêvent que leur voix s'accroche aux nuages. Le résultat ne se fait pas attendre: des sonorités détimbrées, éthérées, que l'on dit angéliques, et qui font florès auprès des publics (religieux mais aussi profanes) nostalgiques d'une esthétique désincarnée.
Est-ce donc un sacrilège que de réconcilier la terre avec le ciel, le bas avec le haut, le grave avec l'aigu, le lourd avec le léger? Symboliquement, le langage populaire assimile le mot bas avec les notes graves («chanter bas») et le mot haut avec les notes aiguës («voix haut-perchée»). Il m'apparaît qu'une voix adulte bien posée évolue au fur et à mesure des ans, enrichissant de gravité ses fréquences aiguës et d'élévation ses notes profondes.
C'est pourquoi nous expérimentons le poids du corps s'enfonçant au sol, la décrispation du visage, des épaules, des bras et du coffre, comme pour accepter d'être lourds, d'être humains, avant de partir à l'exploration des sommets. «Donnez-moi un appui et je vous soulève le monde», disait Archimède. «Ayez un bon rapport au sol, dit le maître de chœur, et vous atteindrez plus facilement le contre-Sol».

Conduite d'air
L'image de la colonne d'air nous amène à une conception architecturale de la voix: bien implantée, elle doit s'ériger. Attitude dynamique s'il en est. Le son, alors, ne m'échappe plus au petit bonheur la chance. Je le conduis sereinement à destination, jouant parfois sur la puissance et parfois sur l'économie. Trop de gens se plaignent d'avoir le souffle court, alors qu'en réalité ils le dépensent n'importe comment.
C'est pourquoi nous travaillons avec une paille, du type de celles qu'on donne dans les cafés, pour réguler le débit et préciser la direction, parfois à la manière d'une flûte et parfois à la manière d'une sarbacane...

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3. PENDU PAR LES CORDES VOCALES

C'est une évidence: dès que nous subissons une contradiction ou une émotion forte, le larynx se resserre. Et nous disons«J'ai la gorge nouée, j'ai un chat dans la gorge...» Tout se passe en effet comme si ce goulet d'étranglement, ici, sous le menton, déjà bien encombré par la tuyauterie et les fils électriques (je vous avais prévenu que je serais d'une rigueur toute scientifique) reliant la tête au reste du corps, s'engorgeait pour un rien, rendant plus difficile la communication parlée ou chantante.

Il faut bailler
Alors on se racle la gorge, ce qui a pour effet de meurtrir davantage les muqueuses . Et on absorbe diverses décoctions aux effets aléatoires. Je sais, j'ai essayé. Comme par hasard, la veille de l'enregistrement de mes premiers disques, j'héritais de chatouillis, de grattements, de mucosités innommables allant jusqu'à la laryngite. Et tout le monde et son voisin avait un remède souverain à me proposer, alors qu'il aurait surtout fallu m'aider à la détente.
C'est pourquoi nous travaillons sur le bâillement, seule méthode pour (dans les cas bénins, bien sûr) commander aux muscles crico-arythénoïdiens postérieurs de dilater le larynx. Quand je dis bailler, c'est pour de vrai, en aspirant l'air à bouche grande ouverte jusqu'au profond du ventre, et en le soufflant de même, jusqu'à en avoir les larmes aux yeux.

DessinVoix2a1Chantez plus fort, ou chantez plus large?
Je n'emploie jamais, pour ma part, l'injonction «Chantez plus fort». Elle induit un réflexe d'agression des cordes vocales, muscles susceptibles s'il en est. Un orateur qui veut augmenter sa puissance vocale en forçant sa voix de gorge est aussi nul qu'un mélomane qui appuierait sur le saphir de son tourne-disque pour écouter Mozart plus fort...
C'est en amont qu'il faut travailler le souffle, et en aval les résonateurs.

Au secours !
Bien sûr, on utilise sa voix comme on peut. Parfois mal, avec des circonstances atténuantes. Mais il y a des entreprises de démolition vocale qui méritent de passer aux assises.
Je donne la recette. Prenez un (une) adolescent(e) juste au moment de la mue, lorsque la voix est instable. Faites-le (la) coucher sous la tente ou dans un bâtiment froid et humide pendant un week-end. Quinze jours c'est mieux. Les nuits blanches sont les bienvenues. Proposez une «animation» avec jeux du style «C'est à bâbord qu'on crie l'plus fort» à quoi l'autre groupe répond «C'est à tribord qu'on crie l'plus fort», et ainsi de suite. Renouvelez l'expérience plusieurs fois par an si nécessaire. Vous obtiendrez des handicapés vocaux (petits nodules, ou mieux, doubles nodules sur les cordes vocales). Car, comme les autres muscles, le larynx ne supporte pas qu'on l'agresse impunément.

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4. UNE VOIX QUI RAISONNE, PARDON, QUI RÉSONNE

Yva Barthélémy décrit la cavité buccale, avec son voile du palais, comme une cathédrale intérieure. Or, que se passe-t-il lorsque l'on chante dans une cathédrale? Le son, même le plus faible, la voix, même la plus inélégante, s'enrichissent de résonances qui les embellissent, les amplifient. J'aime cette image. Elle renvoie du reste à l'intuition de Saint Paul parlant du corps comme d'un Temple.

Les “habitudes” du corps
Les sons proférés par nos cordes vocales ne sont pas murs. S'ils sortent directement, ils ont cette acidité des fruits trop tôt cueillis. Il leur faut encore se gorger des harmoniques de notre tête, et de tout notre être. C'est pourquoi je dis à mes élèves: «Grumez votre chanson dans votre bouche avant de chanter». Sous le visage, il y a des zones dures (la boîte crânienne) ou semi-dures (le palais) susceptibles de vibrer si on le leur demande gentiment.
Dans les enceintes d'une chaîne haute-fidélité, la caisse de résonance est en bois, pas en béton, et ses dimensions sont calculées en fonction de l'effet attendu. La membrane des haut-parleurs est en fibre, pas en chewing gum, et son rendement est conditionné par un bon rapport avec l'amplificateur qui la fait vibrer. Ainsi de notre masque, dont l'aptitude à résonner suppose du temps et de la subtilité.
Les violonistes ont un mot pour nommer les capacités acquises par un violon au cours de son existence: ses «habitudes». Attaqué par un artiste médiocre, il risque de finir crin-crin. Caressé par un archet subtil, il emmagasinera dans les fibres de son bois des résonances harmonieuses. Je crois bien qu'il en est de même avec la musique de notre tête et, plus globalement, de notre corps.

Une voix qui vous ressemble
Car on ne parle pas, on ne chante pas qu'avec sa tête, mais avec son corps tout entier. Tout près du larynx, derrière la gorge, il y a la colonne vertébrale. Elle est en communication avec la boîte crânienne. De deux choses l'une: ou les vertèbres sont en béton (si ce n'est en chewing gum) et aucune connivence n'est possible; ou bien le squelette vibre à l'unisson et la voix s'enrichit de résonateurs insoupçonnés.DessinVoix2a1a
Je demande souvent à mes élèves d'imaginer que, à la manière d'un violoncelle, ils ont une “âme”... ce bout de bois qui relie la table d'harmonie au dos de l'instrument et diffuse les vibrations. Nous avons une âme. On la sent vibrer sous la main, au centre de la poitrine, sous les notes les plus graves, quand elles sont paisibles.
Et puis on apprend peu à peu à sentir frémir son dos, ses reins, ses jambes.
Alors notre voix finit par nous ressembler. Et, curieusement, la voix que nous apprivoisons nous apprivoise à son tour et nous façonne.
Il n'y a rien de plus déstabilisant que ces voix de petites filles s'élevant d'un corps de femme, que ces voix faussement péremptoires jouant au macho... Mais quelle action de grâces qu'une voix disant la musique intérieure!
Alors ce n'est plus le tête qui parle , mais tout le corps. Alors ce n'est plus ma voix qui chante, c'est “moi” qui chante.

Et ceux qui chantent faux, alors?
Nous sommes à peu près tous d'accord pour affirmer que très rares sont ceux qui ont un problème vocal d'ordre physiologique. Et pourtant, beaucoup de gens se plaignent de chanter faux (ou alors ce sont leurs voisins qui s'en plaignent). C'est que, la plupart du temps, ils ont du mal à s'entendre. Thomatis affirme: «C'est du pouvoir de s'entendre que naît la faculté de s'écouter; c'est du pouvoir de s'écouter que naît la faculté de parler» («L'oreille et le langage»). Le recours aux conseils d'un homme de l'art est alors souvent nécessaire.
Je ne suis plus du tout sûr qu'il soit naturel de chanter juste. Pas plus qu'il est normal d'être sportif... C'est une question d'exercice.
Un conseil donc: si vous désirez que votre enfant chante faux, utilisez l'effet Assurancetourix. Chaque fois qu'il éructera le moindre son, dites-lui: «Tais-toi, tu chantes faux!» Voilà, c'est fait.
La plupart de nos contemporains chantent approximativement parce qu'ils ont peur de mal faire et de s'entendre mal faire. J'ai eu des cas rebelles à traiter, tel cet homme de 35 ans, danseur inspiré, qui angoissait à la simple idée d'aborder une mélodie. Le cas Assurancetourix parfait. Un an plus tard, à force de se laisser aller à des mélopées improvisées pour nous tout seuls, à l'angle des murs de la salle, il avait apprivoisé sa voix. Et s'inscrivait dans une chorale... Quand je vous disais qu'il y a un mystère de la voix!
C'est pourquoi nous chantons avec la main (parfois les deux) le long de la joue, comme un téléphone, comme Gilbert Bécaud, pour mieux nous entendre. Ou alors dans l'angle formé par un livre ouvert devant la bouche (j'utilise «Les sept boules de cristal», mais Astérix fera bien l'affaire).

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5. LA VOIX, UN PROJECTILE ET UN PROJET

Pour l'instant, nous ne parlons qu'à nous-mêmes, nous ne chantons que dans notre salle de bains. Et puis vient le jour où la voix devient communication. C'est un beau risque.

Là bas, très loin, un ami
La première raison qui nous empêche d'être entendus, c'est que nous sommes myopes. Je veux dire par là que notre regard n'atteint pas celui ou celle à qui nous parlons. Et toutes les sonos du monde ne remplaceront pas cette projection vers l'autre. L'acteur, même sonorisé, parle pour le dernier spectateur du dernier rang.
En stage, il m'arrive souvent de placer les élèves en groupe, à trois mètres d'une photo de visage, et de leur faire appeler, d'abord en groupe, puis individuellement, cet ami imaginaire. On recule ensuite de trois mètres, et encore, et encore... Tout cela pour réguler la puissance, le débit, la balistique du langage en fonction de la distance.
Aux enfants, en cours de comédie musicale, je disais: «Ta maman, dehors, doit t'entendre.» Et ils ne criaient pas, ils donnaient généreusement leur voix, ce qui n'est pas tout à fait pareil.

L'épicurisme des mots
Notre langue est superbe (les autres aussi). Elle a son génie propre (les autres aussi). Et j'entends Georges Brassens croquer les mots avec délice. Le jus lui en coule au long de la lippe. Trop de mots d'amour (et donc de cantiques) n'arriveront jamais à destination parce qu'ils ne sont pas amoureusement mâchés. A force de les laver avec d'agressives lessives, les expressions se ternissent. Il faut redonner aux voyelles leur couleur d'origine, rouge si c'est rouge (et pas rose bonbon), bleu si c'est bleu (et pas bleu pâle). Penser à relire Rimbaud.
DessinVoix2a1bEt puis le rythme des phrases. Cette respiration de la virgule, ce repos du point, cette vacance du paragraphe, et cette extension caoutchoutée de toute la phrase pour qu'elle se distille dans l'oreille..
C'est pourquoi nous travaillons sur les appuis du texte, sur l'arsis (comme dans «Arceau»: l'envolée d'une voûte) et la thesis (comme dans «Thèse»: la posée du pillier) de leur musique interne, comme on disait en Grégorien.

Parler pour s'entendre
Aux deux sens du terme.
Il m'est arrivé de faire travailler des chorales où les Ténors (par exemple... ou les Alti, je ne tiens pas à me mettre à dos la confrérie des Ténors) se bouchaient les oreilles pour ne pas être dérangés par les autres voix. C'est un réflexe naturel, mais c'est quand même un comble. A l'inverse, nous connaissons tous de ces ensembles vocaux parvenus à la perfection de l'expression commune, et dont le sound ne ressemble à aucun autre. Alchimie délicate. Une chorale n'est pas la juxtaposition de voix, même très belles; pas plus qu'une équipe de foot n'est l'addition de onze joueurs, même exceptionnels.
C'est pourquoi nous travaillons souvent en cercle, chaque voix essayant de s'ajuster, en timbre et en puissance, avec les autres voix.

La voix est libre
Au moment de clore ces réflexions, j'ai un doute: à quoi, à qui serviront-elles? Enfin, si elles pouvaient donner envie de parler avec coeur, de chanter avec choeur, ce ne serait déjà pas si mal...

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